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Quand on dit que la musique adoucit les mœurs…

Aujourd’hui, la programmation musicale des orchestres et des festivals est surtout dictée par les conventions et par les impératifs financiers. À l’affiche, on trouve, à côté du nom des sponsors, les noms d’une vingtaine de compositeurs, nés grosso modo entre 1770 et 1870. Le résultat ? Une vision extrêmement étriquée de la musique, un appauvrissement de la vie culturelle, une démotivation croissante des interprètes.

Par bonheur, il existe encore, dans notre pays, des îlots entièrement dédiés à la musique. Le village musical d’Ernen, en Haut-Valais, en fait partie. Ernen, c’est chaque été une source intarissable de découvertes musicales. Un public curieux et friand de découvertes y trouve chaque année son bonheur, depuis 44 ans. Les artisans de cette fête ? Des interprètes réellement musiciens, une direction artistique intelligente et généreuse (Xenia Jankovic), un cadre unique en son genre et, last but not least, une population locale engagée avec de nombreux bénévoles, tous motivés par l’enthousiasme, le savoir-faire et la ténacité du visionnaire Francesco Walter, intendant du festival.

À Ernen, le mot « frontière » n’existe pas. Les artistes, venus des quatre coins du globe, séjournent « en résidence » durant la séquence du festival à laquelle ils participent. Public et artistes se côtoient donc au gré de leurs déplacements dans le village. Les genres musicaux, eux aussi, se côtoient et se mélangent d’une heureuse manière, témoin ce concert du 6 août 2017 intitulé « Volksmusik ». Au gré des rencontres et des amitiés nées entre les interprètes, ils nous ont permis d’entendre des musiques de leurs pays respectifs. En ouverture, les deux Coréens Il-Ryun Chung et Hong Yoo nous ont proposé des musiques de leur pays pour tambour (changgu) et flûte traversière de bambou (daegum) ; rejoints par une autre virtuose, Jieun Kang, au violon coréen (haegeum), ils ont ensuite joué des pièces en trio, subjuguant l’auditoire par des timbres et des rythmes inouïs au vrai sens du terme. Si nous n’avons sans doute pas saisi toute la richesse et la profondeur des pièces lors de cette première audition, nous avons toutes et tous été émus par leur caractère rituel, intemporel, voire spirituel. Un autre pan de l’Asie nous a été présenté par Wu Wei, joueur d’orgue à bouche chinois (sheng). Comment ne pas être fascinés par cet instrument millénaire aux tuyaux verticaux, muni d’un réservoir d’air à la manière d’une cornemuse et mis en vibration par le souffle humain ? La virtuosité exceptionnelle de Wu Wei fit le reste et c’est avec un émerveillement palpable que nous avons appris à connaître cet ancêtre de l'harmonium, de l'harmonica puis de l'accordéon.

Avec Golem pour violon, tam-tam et deux cymbales d’Helena Winkelman, compositrice et violoniste bâloise en résidence à Ernen, nous attendions un changement radical de style et d’atmosphère. Il n’en fut rien : intemporalité des mélodies et des rythmes pour décrire les facettes surprenantes de l’étrange être de légende de la culture judaïque qu’est le golem, et pour assurer la continuité programmatique. Et quel rapport entre « Volksmusik » et Immediation pour violon et bols chantants ? L’explication vient en entendant la musique : c’est de la musique qui va au cœur du peuple : étymologiquement, peuple vient du terme latin populus, qui désigne notamment les habitants d'une contrée et la foule, la multitude. À Ernen, Immediation a conquis la foule rassemblée à l’église par sa ligne mélodique venue du fonds des temps et le travail d’orfèvre accompli au niveau des harmonies et des timbres. Immediation mérite d’entrer dans le répertoire des violonistes, tant cette pièce sait capter l’attention et éveiller l’émotion du plus grand nombre. Cette séquence contemporaine mettait fin à une première partie inspirée par l’intemporalité et l’universalité.

La deuxième partie a été marquée par les rythmes de la Norvège et des Balkans. Au gré de configurations mouvantes en termes de nombres et de nationalités, les interprètes emmenés par le violoniste Daniel Lazar nous ont conduits dans les villages de leurs pays, faisant fi des barrières stylistiques et académiques : un groupe de musiciennes et de musiciens formés au plus haut niveau qui mettent en commun leur amour de la musique et qui célèbrent ensemble ce qu’ils ont en commun. L’illustration la plus patente ? Le bouquet final, Danse des dragons, un air traditionnel chinois arrangé pour l’occasion par Wu Wei, qui réunissait tous les interprètes du concert. Entre rondo classique et séance de jazz, entre plages de tutti et soli, une macédoine musicale magique est venue couronner ce concert, dont les artistes-artisans ont été ovationnés debout.

Le festival d’Ernen est le terreau qui permet chaque année au miracle de se manifester qui supprime les barrières entre les genres musicaux, les instruments, et les personnes, autant de barrières qui n’existent que dans les têtes et que la musique parvient à sublimer. C’est bien entendu animée du désir d’y revenir le plus rapidement possible que j’ai quitté l’église d’Ernen, mais aussi et surtout avec un sentiment de plénitude et de profonde reconnaissance pour le moment de musique vécu au gré de deux heures de partage véritable. Quand je vous disais que la musique adoucit les mœurs !

La Chaux-du-Milieu/Liebefeld, jeudi, 10 août 2017